La conception sous laquelle l'engin était imaginé au
début était fort simple:
--l'explosion sera obtenue en mettant une masse fissile
suffisante en situation surcritique, en amorçant la chaine par une injection de neutrons;
--un réflecteur de neutrons, agissant en outre et surtout comme
ralentisseur-retardateur de la dilatation du système, sera disposé tout autour du coeur
fissile, renforçant ainsi le degré de surcriticité (effet réflecteur), et le rendement
de fission (effet ralentisseur, ou "tampeur");
--la mise en surcriticité devra s'effectuer sans apport de
neutrons, afin d'éviter une chaîne prématurée causant un mauvais rendement.
Comme on savait que le plutonium émettait naturellement des
neutrons en permanence il fallait réduire le temps entre le passage à l'état critique
et l'état de surcriticité final suffisamment pour que la probabilité d'amorçage
prématuré devienne négligeable. Cela imposait le recours à un explosif chimique
performant pour mettre en mouvement la masse fissile et le réflecteur qui devait
l'accompagner.
Afin d'orienter utilement le travail de toutes les équipes, et
aussi de préciser à Marcoule les quantités de Pu à nous livrer, une masse de coeur de
Pu fut définie assez tôt, sur les bases précédentes (début 1957?).
D'autre part le Van de Graaf de 2 Mev commandé en 1955, livré
en juillet 1956 et confié à Pierre Busquet qui en assura le montage et la mise en
uvre à Bruyères-le-Chatel, nous avait fourni quelques semaines après livraison
d'un jeu de galettes métalliques variées des indications suffisantes sur l'aptitude à
réfléchir des neutrons de divers métaux envisageables dont 1'uranium naturel.
La masse ml choisie entraînait presqu'automatiquement les autres
choix:
--le réflecteur, en uranium naturel, reconnu comme excellent
réflecteur de neutrons, et bon tampeur par sa forte densité, pouvant en outre donner
quelques fissions supplémentaires, devait logiquement avoir à la fois: a) une épaisseur
après rassemblement au moins de l'ordre du libre parcours moyen de diffusion neutronique,
plusieurs fois plus forte si possible (effet réflecteur); b) une masse grande par rapport
à la valeur ml (effet tampeur). Comme on n'avait rien à perdre à majorer cette masse on
n'hésita pas à adopter une valeur très "confortable".
--le dispositif explosif de rapprochement devait être à la
mesure des masses précédentes. En effet les équipes de Vaujours, parties au début de
principes d'implosion à une échelle très réduite ou dans le plan, avaient effectué
des progrès très rapides, sous l'impulsion notamment d'André Cachin et de Jean Viard,
et étaient parvenues en 1957-1958 à la fois à une bonne compréhension des interactions
entre un système implosif et un édifice métallique à concentrer, et à une technologie
prometteuse des compositions efficaces sous l'angle de la puissance autant que sous celui
des architectures adaptées; il devait en résulter un "catalogue d'implosoirs"
correspondant à différentes hypothèses de masses à concentrer.
C'est ainsi que le choix d'un tampeur lourd nous conduisit
à adopter la taille d'implosoir maximale proposée par Vaujours, acceptable par ailleurs
du point de vue des exigences expérimentales (manutention, montage, encombrement dans la
tour, etc). Précisons que cette taille entrainait une masse totale pour l'engin du même
ordre et plutôt inférieure à celle de l'arme "Fat Man" lancée sur Nagasaki
en 1945, également à plutonium et à implosion.
Le problème de la source de neutrons était le plus
préoccupant. Confié au Service de Physique Nucléaire Expérimentale, que j'avais
dirigé du début jusqu'en 1957, ce problème ne trouvait pas encore en 1958 de solution
satisfaisante. Bonnet a évoqué ce sujet dans un bulletin DAM (n° I00- mai 1988) mais de
manière un peu partiale, incomplète, et inexacte sur certains points.
Nous
savions que les neutrons d'amorçage de la réaction en chaîne devaient être délivrés:
--au sein du plutonium
--après réalisation de la surcriticité
--en nombre suffisant, dans un court laps de temps, ce qui
impliquait un débit final minimum.
D'autre part, selon Vaujours, dès la fin de sa concentration le
système métallique repartait en sens inverse, une "explosion" s'enchaînant
sans transition sur 1"implosion". En conséquence on pouvait définir la source
neutronique nécessaire comme suit:
--pulsée,
--à débit initial -au repos- faible et au plus de l'ordre de
l'émission permanente du Pu,
--à débit final suffisant pour donner les No neutrons jugés
nécessaires au démarrage certain de la chaîne, dans le temps td-ts séparant l'arrivée
en surcriticité du début de la dilatation centrifuge. Ce temps différentiel était
supposé égal à celui que mettait l'onde de choc sphérique à parcourir le rayon du
cur après concentration des masses.
Il apparaissait tout naturel, avec un cur de Pu
initialement creux, d'asservir l'émission de neutrons à la concentration du Pu, en
disposant dans la cavité de départ un couple générateur de neutrons (émetteur
alpha-cible), sous une géométrie particulière capable de faire croître le rendement
des réactions alpha-n à mesure que la cavité se résorberait en fin de concentration.
On connaissait à l'époque des émetteurs alpha et des cibles convenables, susceptibles
de donner le débit voulu sous un volume final très faible ne devant pas perturber
sensiblement la réaction en chaîne. Mais le problème de la géométrie active n'était
pas résolu ou en voie de l'être au début de 1958, et en plus on ne voyait pas comment,
à supposer qu'on y parvienne, des garanties expérimentales suffisantes pourraient être
obtenues concernant la valeur du débit et la reproductibilité des performances dans les
conditions réelles
(Note 2 : Contrairement à ce qu'affirme Bonnet dans
l'article du bulletin DAM n° 100, pages 4 et 5, il existe bien des solutions efficaces de
sources internes. Les américains, et les autres, s'en sont servi de 1945 au milieu des
années 1950, dans les engins et dans les armes. J'avais moi-même découvert en 1958 ou
1959 des formules convenables utilisables opérationnellement, et publié plusieurs notes
rendant compte de ces résultats).
Lorsqu'en juin ou juillet 1958 je fus averti par A.Buchalet de la
proposition de la DEFA de fournir une source externe, je vis d'emblée tous les avantages
de cette solution, notamment sur le plan de la vérification préalable de l'émission.
Aussi j'insistai vivement pour que le DTN accepte cette proposition, pensant que le
facteur de performance qui pouvait manquer serait sûrement rattrapé au cours du
développement du dispositif. Je connaissais un peu les membres de l'équipe Chanson et
leur compétence dans les techniques associées à cette réalisation.
A
une date que ma mémoire ne peut situer avec précision, peut-être fin 1958 ou début
1959, survint un événement apparemment mineur, qui devait avoir des conséquences
importantes par la suite. Pierre Busquet rentrait des Etats-Unis, où il était allé
négocier ou suivre des contrats de founiture de matériels de mesure très spécialisés.
Chez l'un des principaux fournisseurs il prétendait avoir vu des clichés réels
d'enregistrement d'alpha, dont l'un atteignait une valeur inimaginable pour nous à
l'époque, environ 4 ou 5 fois plus forte que celle que nous pronostiquions dans les
meilleurs cas pour notre engin. Malgré mes observations selon lesquelles il aurait pu
s'agir de simulations plus ou moins gratuites, il maintint fermement ses affirmations sur
le caractère réel des clichés examinés.
Il faut rappeler qu'à cette époque les données nucléaires de
haute qualité dont nous disposions à la suite des publications américaines (et
soviétiques) notamment les sections efficaces de fission et les facteurs de
multiplication neutronique en neutrons rapides, nous permettaient de prévoir des alphas
dans les meilleures conditions. En particulier le cas très simple -théorique- du Pu en
masse infinie à densité normale, présentait une certaine valeur d'alpha, dite
"alpha-infini", facile à évaluer avec certitude. Cette valeur devait à
l'évidence être supérieure, très supérieure même, à tous les cas de figure d'engins
finis, car aucun réflecteur de neutrons ne peut dépasser le Pu lui-même. Or la valeur
indiquée par Busquet était d'environ une fois et demie cet alpha-infini. Il y avait là
sûrement quelque chose de capital. Comme on ne connaissait aucune autre matière fissile
vraisemblable pouvant présenter une telle caractéristique, surtout en quantité finie,
la seule hypothèse explicative qui restait à envisager était celle d'une importante
augmentation de densité du plutonium au cours de l'implosion.
Je
ruminai cette idée pendant quelques jours, et publiai une courte note exposant cette
hypothèse et les implications considérables qu'elle comportait. Si l'on supposait que le
Pu se comprimait fortement -j'envisageais un facteur 2 en volume- il en résultait deux
conséquences cumulatives pour l'alpha:
--l'alpha-infini, proportionnel au facteur de compression,
croissait d'autant;
--les masses critiques variant en raison inverse du carré du
même facteur de compression, le degré de surcriticité pouvait devenir considérablement
supérieur à ce que l'on pouvait espérer à densité normale, et l'alpha devait se
rapprocher de sa valeur en masse infinie pour la nouvelle densité.
Plus précisément, alors que le rapport (masse utilisée/masse
critique) envisagé avec la masse ml sans compression notable se situait entre 1 et
2, une compression d'un facteur 2 permettait de faire passer ce rapport à 4 ou plus selon
la masse utilisée. Des valeurs d'alpha du même ordre que celle qu'avait relevée Busquet
devenaient alors tout-à-fait naturelles. Cette hypothèse semblait recoupée par certains
échos de presse aux Etats-Unis faisant allusion à des progrès réalisés après la
campagne de tirs de 1951 au Nevada, qui auraient permis d'obtenir des explosions
nucléaires avec des masses sous-critiques ("fractionnal-crit"). Une forte
compression de la matière fissile, combinée avec l'emploi de sources externes, pouvait
facilement expliquer ces innovations a priori surprenantes.
D'autre part dès 1957 mon attention et celle des
physiciens de Vaujours avaient été attirées par un article de Pysical Review signé de
scientifiques de Los Alamos (laboratoire officiellement voué aux explosifs nucléaires),
qui rendait compte d'expériences dans lesquelles des compressions notables (typiquement
1,2 à 1,5) avaient été obtenues dans des métaux soumis à des ondes de choc induites
par explosifs chimiques; les pressions étaient cependant limitées à quelques 500
kilobars, alors que l'ordre de grandeur de plusieurs Mégabars était couramment atteint
dans nos implosions. Les métaux essayés allaient du béryllium au plomb et au thorium en
passant par le fer et le cuivre. L'année suivante un autre article remarquable, d'origine
soviétique, publié en anglais en octobre 1958 mais daté de décembre 1957 pour
l'édition originale, faisait état de compressions atteignant 2,26 et 2,28 dans le plomb
et le bismuth, au niveau de pression de 4 Mégabars. Rien ne permettait d'affirmer que ces
résultats s'extrapolaient à l'uranium et au plutonium, mais rien non plus n'interdisait
de le croire, comme y encourageait le caractère métallique affirmé de ces deux corps,
en particulier du plutonium dont la phase delta était alors bien maitrisée par nos
métallurgistes. Cependant le fait de constater une compression transitoire dans la faible
épaisseur d'une onde de choc n'impliquait pas de facto la possibilité de compressions
comparables sur des masses de plusieurs kilogrammes, ce qui peut expliquer qu'on n'ait pas
tiré immédiatement de conclusion dans ce sens.
En
réaction à ma note, Viard et Berger me firent savoir que l'hypothèse d'une forte
compression "ne les choquait nullement". A l'époque, en effet, les expériences
d'implosion sur petites maquettes sphériques observées par éclairs de rayons X ne
permettaient pas de suivre avec précision en fonction du temps le rayon extérieur de la
sphère implosée; on admettait qu'une fois la sphère creuse transformée en sphère
pleine , une onde de choc repartait du centre et parcourait la sphère, entraînant
l'explosion du système; les physiciens de Vaujours ne pouvaient pas donner de détails
précis sur la phase intermédiaire, fournissant seulement une évaluation de la durée
pendant laquelle la sphère était rassemblée. Cependant l'hypothèse d'une compression
notable leur paraissait plausible, ne serait-ce qu'en raison de la continuité des
phénomènes physiques: un arrêt du rayon après rassemblement et jusqu'au retour de
l'onde ne semblait pas "naturel".
Au dernier trimestre 1959, compte tenu de la date-objectif de
février 1960 fixée pour le tir, une décision devait être envisagée concernant la
masse de Pu de l'engin: ou confirmer la valeur ml arrêtée précédemment, ou la
modifier. Ayant bien pesé tous les éléments en jeu, je résolus de proposer une
réduction sensible de cette masse. Lors d'une réunion technique rassemblant les
responsables de toutes les équipes je fis valoir les arguments en faveur d'une telle
décision:
1) A la suite des publications étrangères et compte tenu
de l'information ramenée par Busquet, l'éventualité d'une forte compression du Pu en
fin d'implosion apparaissait très probable; Vaujours y croyait.
2) Le choix d'une source externe permettait précisément
d'exploiter cette possibilité, nous laissant libres, le cas échéant, de situer
l'instant d'amorçage postérieurement à la disparition de cavité. En réglage optimal,
on pouvait espèrer rester au niveau d'énergie visé, avec une masse moindre.
3) Le maintien de la masse ml pouvait, au
contraire, nous placer dans une situation des plus inconfortables en cas de forte
compression. En réglage optimal on avait la quasi-certitude d'une énergie dépassant
nettement le domaine prévu, donc probablement inacceptable du point de vue de la
sécurité générale du champ de tir.
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Tour de tir de 100m On aperçoit nettement à droite le cable de transmission rapide des données de la réaction vers le bunker enterré à distance. Les haubans sont à peine visibles. |
Au total on peut dire que les performances exceptionnelles de l'engin Ml résultèrent, directement ou indirectement, du choix d'une source externe, et c'est probablement ce qui distingua notre premier tir des premières expériences américaine, soviétique, et anglaise, qui utilisèrent vraisemblablement toutes une source interne. Notre retard technique n'était ainsi que de l0 années environ, au lieu de 15.
Dès le surlendemain du tir, nous songions à d'autres projets. Accompagné de Viard, qui allait être appelé à diriger les Essais de la DAM, j'allai proposer au Général Ailleret le tir au sol de l'engin Pl (engin "de secours", disponible sur le site pour le cas d'un accident grave affectant l'engin Ml ou la tour, et construit grâce à l'économie de Pu réalisée sur Ml), avec instrumentation simplifiée, dès que possible. Ce devait être l'opération Gerboise blanche (1er avril 1960).
Mais ceci est une autre histoire....
Pierre Billaud (printemps 1989)
E-mail : pbillaud@club-internet.fr