Vendredi 12 Février 1960
Depuis ce matin, à Reggan, nous sommes à J-1. Ce n'est pas la première fois, mais à 16 heures, on est toujours à J-1, et à 18 heures aussi.
Cette fois, c'est presque "dans le sac" : l'explosion est pour demain.
Toutes les équipes se rassemblent et potassent à nouveau leur ordre d'opération et leurs travaux ultimes : les uns doivent agir de 19 à 22 heures ; d'autres en divers points et à des heures variables ; certains sont en poste à Hammoudia, tandis que leurs collègues demeurent au plateau; les métallurgistes couvent leur "cœur" et pensent au transport.
Bref, c'est une ruche en furie.
Le thème général est que :
- Les agents partent du plateau pour effectuer leur tâche où que ce soit, rendent compte de leur action et reviennent ensuite.
- Les agents devant intervenir juste avant ou après l'explosion partent pour Hammoudia à une heure prévue à l'avance.
- Les agents devant occuper et demeurer au PCP y vont au début de la soirée.
- Les agents ayant à assurer des liaisons avec les militaires, à fournir des moyens de secours... restent au plateau.
- Les agents n'ayant rien à faire jusqu'au lendemain sont expédiés au lit à 22 heures et seront réveillés à 4 heures (en fait, personne ne dormit. Le bridge et la lecture remplacèrent le sommeil).
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Les deux bases de la DAM, le PCP à Hammoudia et l'échelon arrière des souterrains, étaient reliés par téléphone. Il y en avait trois. Par l'un d'eux, le chef de service des Essais communiquait avec son représentant, par le second, le Directeur Adjoint, Robert, pouvait contacter un membre de son Etat-Major, le troisième était en secours. Ce dernier, tout neuf, avait pour inconvénient de ne pas fonctionner.
Les transmissions radio militaires se faisaient en divers points grâce à plusieurs émetteurs, notamment ceux des voitures de Gendarmerie. Une seconde liaison radio existait frauduleusement : elle reliait certains véhicules du CEA, lequel avait introduit de tout petits émetteurs-récepteurs parce qu'il n'avait pas tellement confiance dans le matériel de l'Armée.
Enfin, il y avait la télévision. A l'intérieur de la cabine située au sommet de la tour, se trouvaient des caméras de prises de vues. La transmission se faisait d'une part au PCP d'Hammoudia, d'autre part à l'échelon arrière de la DAM aux souterrains de Reggan-plateau. Grâce aux écrans récepteurs, on pouvait donc, en deux endroits, suivre ce qui se passait dans la tour.
La gendarmerie avait coupé toutes les routes et, seules, les voitures munies d'ordres de transports spéciaux pouvaient circuler. Ces ordres avaient été préparés à l'avance, en fonction du planning, mais il en existait "en blanc" aux deux postes du CEA.
Cette précaution ne fut pas inutile.
Dès 22 heures, un coup de téléphone avertissait la base arrière que Kléber avait oublié, sur son bureau, sa serviette et le planning général des opérations. En quatre minutes, la serviette fut embarquée dans une 2 CV de l'Armée, convoyée par un agent du CEA et un soldat armé d'un fusil MAS 36, l'ordre de mission complété fut remis au chauffeur et le véhicule rejoignit Hammoudia dans les plus brefs délais.
Quelques minutes plus tard, c'est Ivan qui demandait un transport spécial. Même punition, même motif : la voiture, le convoyeur CEA, le convoyeur militaire, l'ordre de mission...
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Il fallut faire face à des problèmes inattendus. Au moment de partir, Baptiste s'aperçut qu'il avait oublié de faire le plein de sa 2 CV. Qr les postes d'essence étaient fermés depuis 19 heures. Comme la bonne foi n'était pas son fort, il en... guirlanda Camille en hurlant au scandale. Celui-ci écouta et dit simplement :
- "J'avais prévu quatre jerrycans de réserve pour les hurluberlus de votre espèce. Prenez-en un, il est derrière le bureau".
Depuis 19 heures, les avions arrivaient de Paris à une cadence accélérée : il en atterrit trois en une heure. L'un d'eux contenait des représentants de nos colonies d'Afrique Noire. Dans un autre, il y avait le Général Lavaud Chef d'Etat-Major Général des Armées, le Ministre du CEA Monsieur Guillaumat, l'Administrateur Général du CEA Monsieur Couture et notre patron, le Directeur de la DAM le Général Buchalet.
Lavaud et Buchalet vinrent tout de suite ou presque voir les agents de la DAM aux souterrains. Ils y trouvèrent les trois responsables de l'échelon arrière et notre secrétaire-chef. Après les effusions (un lien de parenté très étroit unissait l'un des éminents visiteurs et l'un des agents de la DAM), tout ce monde eut soif, ce qui vida le frigidaire. Michelle réquisitionna deux agents "en attente" et regarnit l'ustensile à bloc, ramenant en outre, de l'entrepôt, une profusion de petits gâteaux, du pain et des boîtes de conserve.
La charge de plutonium, appelée "cœur", devait quitter les souterrains et rejoindre la tour.
Ce départ du "cœur" fut féerique :
Dans la nuit noire, sous la lumière crue des projecteurs qui créait
des ombres vives et intenses, le container fut chargé sur un camion et le
convoi s'ébranla.
En tête, une voiture de la gendarmerie ;
Puis le camion-grue ;
Puis le camion portant le "cœur" ;
Suivi d'une voiture du service de protection contre les radiations (les hommes en combinaison blanche immaculée, masque à gaz en attente) ;
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De la voiture des agents techniques métallurgistes ;
D'un camion de secours vide ;
D'une seconde automobile du SPR ;
Et enfin d'un autre half-track de la gendarmerie, fermant la marche.
Ce défilé avait quelque chose de fantasmagorique, dans l'air sec et tiède du Sahara, à des milliers de kilomètres de la France et de toute civilisation, sous les étoiles brillantes du désert, au milieu du fracas des moteurs et pourtant dans un ordre presque impeccable.
Il y avait un peuple fou à regarder le départ : des militaires descendus du plateau et une collection de personnels de la DAM censés dormir, bien sagement jusqu'à 4 heures du matin.
Il m'est difficile de vous faire sentir l'émotion qui régnait. Ce départ était la concrétisation de plusieurs années d'efforts, d'espérance, de patience. C'était aussi le symbole de ce qui allait se passer si... tout marchait bien !
"Et si nous nous étions complètement fichus dedans ?" pensait-on. Les métallurgistes pleuraient presque en voyant s'éloigner le "cœur" qu'ils avaient si longtemps dorloté.
- "Si, en claquant, tu dégages beaucoup de puissance, murmurait l'un, on jouera la Marseillaise et nous serons traités comme des princes. Sinon... nous pouvons nous préparer à rentrer à pied à travers le Sahara et à la nage à travers la Méditerranée !"
Cette boutade détendit les voisins, mais bien peu pensaient à leur avenir personnel à cet instant. C'était le devenir de leurs recherches et du projet national pour lequel on leur avait confié des moyens et l'argent du contribuable qui les préoccupaient.
Jusqu'aux alentours de 2 heures du matin, la nuit s'écoula cependant dans un certain calme. De grandes périodes de creux pendant lesquelles certains commençaient un bridge sur un coin de table, des périodes d'agitation correspondant aux départs et aux arrivées, des conversations téléphoniques entre le PCP et les souterrains, des appels (à la base arrière) de camarades disciplinés restés dans leurs chambres et qui s'inquiétaient.
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A Hammoudia d'ailleurs, l'activité était plus intense. Le contrôle des départs et des retours, le déroulement de toutes les opérations, les comptes-rendus au Général A., Directeur du tir... tinrent les agents en haleine la nuit entière.
Le passage du "cœur", en route vers sa tour et son destin à 15 km de là, fut également ressenti profondément et marqua véritablement un tournant psychologique.
Une répétition générale de la séquence de tir qui durait 34 minutes, fut décidée pour 2 heures du matin. Il devenait passionnant de surveiller la télévision et de voir si rien ne venait perturber la bonne marche du système.
A l'échelon arrière, le Général Thiry et son Etat-Major n'avaient pas d'écran récepteur, aussi descendirent-ils dans le domaine du CEA, aux souterrains. Une véritable petite réception fut organisée aussitôt et Michelle servit une quinzaine de personnes gui burent et mangèrent les provisions en regardant l'image comme s'il s'agissait du plus aguichant des spectacles.
A 4 heures, le tir était confirmé. Un agent fut expédié dans les bâtiments pour sonner le réveil et, à pied en général, car tous les véhicules étaient mobilisés, en service ou en réserve, la totalité du personnel gagna un petit espace plan situé en face des souterrains.
Les nouvelles venant d'Hammoudia étaient dites à haute voix par l'un des responsables locaux et transmises de bouche à oreille. Par la pensée, tous suivaient l'action des camarades de l'avant, découvrant parfois d'abominables causes d'erreur auxquelles personne n'avait encore songé. Pour parler franc, plus aucun d'entre nous n'était calme et il y avait autant de piles électriques que d'individus.
C'est long trois heures quand on attend. Je devrais plutôt dire deux heures et demie, car à 6 heures 30 le programme de déclenchement de tir fut mis en route pour de bon, cette fois.
Les responsables de l'arrière suivaient le programme sur l'écran de télévision et décrivaient tout ce qui se passait, donnant le point des opérations finales. Ils le firent pratiquement sans interruption.
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Le Général Thiry et ses officiers restèrent assez longtemps et ne repartirent que lorsqu'il fut temps, pour eux, d'occuper leurs postes de responsabilités sur le plateau.
Là-haut, tous les soldats étaient levés, aussi anxieux sans doute, et passionnés par l'expérience à laquelle ils avaient contribué. Assis à même le sol, ils regardaient vers Hammoudia perdu dans le nuit, écoutant à nouveau les recommandations de leurs officiers :
- "A 6 heures 55, vous tournerez le dos à Hammoudia, fermerez les yeux et mettrez vos têtes entre vos bras croisés. N'oubliez pas que la vue directe de l'explosion vous rendrait aveugle à jamais. Ensuite, il y aura un double bang comme celui d'un avion à réaction".
A Taourirt, à Reggan-Ville et dans toutes les palmeraies, les Arabes étaient également debout. D'abord parce que ces populations papotent toute la nuit et ne dorment pratiquement pas après le coucher du soleil. Ensuite parce que les Affaires Indigènes avaient bien expliqué pourquoi il ne fallait pas regarder vers Hammoudia le matin. Le déferlement d'activités et la surexcitation des Européens étaient connus d'eux depuis minuit grâce au "téléphone arabe", constitué comme chacun sait, par une série d'individus bons marcheurs.
A l'intérieur du PCP, le Ministre, l'Administrateur, les Généraux, Buchalet et Robert, attendaient avec émotion. L'âge n'a pas tellement d'importance dans ces moments-là et l'homme mûr se retrouve aussi impressionnable qu'à 20 ans. Les grands chefs vibrèrent tout autant que leurs troupes et l'attente dans la nuit leur parut aussi longue.
Devant les souterrains, le Colonel Claude de la DAM "chaussa" les lunettes spéciales qui lui permettraient de regarder l'explosion. Il n'y en avait que quatre paires pour notre maison. A 6 heures 45, il donna l'ordre de tourner le dos à Hammoudia et de fermer les yeux lorsque le compte à rebours indiquerait "moins deux minutes".
Enervés, les Agents entendaient ce fameux décompte que débitait l'un d'eux resté devant la télévision et disposant d'un micro et de hauts-parleurs.
Cinq, quatre, trois, deux, un, zéro.
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Un temps gui parut affreusement long (notre camarade un peu ému avait pris une seconde d'avance sur le vrai compte-à-rebours défilant sous ses yeux), puis un éclair éblouissant traversant les paupières.
Comme des automates, tous firent demi-tour.
Dans la nuit, une grosse boule toute blanche commençait à rougir. Elle se transforma en un gros ananas rouge et noir s'auréolant ensuite de violet. Le Spectacle était superbe.
La visibilité devint mauvaise à mesure que la luminosité de la boule diminuait mais on devinait néanmoins le champignon issu de l'ananas et son mince pédoncule.
C'était fini. Il n'y avait plus gu'à attendre le jour pour voir la suite. Il était 7 heures 04 minutes 0.2 secondes.
L'explosion était très réussie mais nous n'en eûmes la certitude que bien plus tard.
Les Américains furent surpris. Notre rendement était plusieurs fois supérieur à celui de la bombe d'Hiroshima ; elle avait développé 70 kilotonnes environ (chiffre publié dans la presse) contre 15 à la première américaine et avec un poids de plutonium très inférieur.
Sur le terre-plein, une fois l'émotion passée, tout le monde se sauta au cou et c'est le moment que choisit l'onde de choc pour nous parvenir. Un violent double bang auquel nous ne pensions plus ! Il en résulta une nouvelle émotion, la chute d'un lustre d'éclairage et celle de quelques carreaux.
Il n'y avait plus qu'à attendre.
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Attendre quoi au fait ?
Le retour des camarades du PCP évidemment.
Le PCP, situé à 15 km de l'explosion, avait tenu. Un déplacement des parois, d'une quinzaine de centimètres, avait bien été observé mais qu'importe ! Une heure après environ, les premières voitures s'arrêtaient devant les souterrains. Ce furent enfin celles des patrons absolument radieux. Buchalet serrait les mains de tous, Robert, la visière de sa casquette à la verticale, riait tout seul. Couture, d'habitude plutôt compassé, voire morose, souriait et disait bonjour à ceux qu'il n'avait jamais vus.
- "Sébastien,
s'écria Buchalet, viens ici. Tu vas téléphoner à Paris pour dire que je ferai ma conférence à 20 heures. Ah ! Et puis tu vas aussi dire qu'on m'envoie une auto à Villacoublay pour... mettons 16 heures".
-"Sébastien, appela Couture (qui ne le connaissait pas du tout et venait d'entendre son nom pour la première fois), télégraphiez aussi pour moi. Ma voiture à 16 heures à Villacoublay. Et que Tristan confirme mes rendez-vous pour ce soir".
Le plus piquant de l'affaire était que Sébastien ne savait pas le moins du monde comment faire pour transmettre les messages à Paris vu que ce n'était pas de ses responsabilités et qu'il n'avait jamais eu à le faire.
Il répondit poliment, au grand amusement de ses camarades :
- "Bien, mon Général. Bien monsieur l'Administrateur Général !" et se débrouilla pour exécuter les ordres.
L'atmosphère fut à la fois délirante et calme. Disons que sous un calme apparent, le moral était au plus haut. Les militaires congratulaient les gens du CEA ; les soldats applaudissaient les civils ; les civils se sentaient militaires !
Cet incroyable élan permettait tous les espoirs. Buchalet pouvait demander n'importe quoi à ses gens de la DAM, les mettre à contribution jour et nuit. L'ensemble (composé de braves types, mais aussi de la quantité logique d'individus nettement moins gentils) était soudé. Les ambitions personnelles étaient temporairement oubliées ainsi que les rivalités et les (105) disputes. Cette troupe de civils aurait sans doute dans l'heure marché comme un corps de grenadiers de l'Empire et eut-on donné l'ordre de partir à pied et sans vivres pour traverser le désert jusqu'au Sénégal, qu'elle l'aurait exécuté.
Car il est certain que, lorsqu'on donne à un groupe pas trop nombreux une mission, beaucoup de travail, du risque et un objectif dont il se sent responsable, on obtient en France un équipage homogène et ardent.
Et pour clôturer le tout, Robert se vit apporter un télégramme dont il
donna lecture. Il émanait du Président de la République et commençait pres-
que ainsi :
"Hourrah pour la France ! Aujourd'hui elle est plus grande et plus forte".
Ce Président de la République était le Général Charles de Gaulle. (Pour revenir à la lecture du document en cours : bouton PREC du menu du navigateur)