Nous étions le 12 février 1960 et l'ordre fut donné que tout fût prêt pour le tir qui devait avoir lieu le lendemain matin, trente minutes avant le lever du soleil. Je retournai sur le site de nos fusées fumigènes avec mon équipe, comme nous le faisions d'ailleurs tous les matins pour bien montrer que nous avions du travail à faire et que nous n'étions pas inactifs, et nous y fîmes, avec la plus grande application, les derniers réglages, en particulier celui de la verticalité des tubes qui maintenaient nos fusées en position de départ. Toutes les rampes étaient reliées par une longue ligne électrique allongée sur le sol sableux et qui les reliait aussi à la tour du "point zéro". C'est par cette ligne que devait être commandé le départ de nos fusées, trois secondes exactement avant l'instant de l'explosion. Puydebois en vérifia méticuleusement tous les contacts. Notre travail terminé, nous retournâmes à Reggane, mais nous devions revenir dans la nuit pour enlever le système de sécurité qui protégeait nos fusées d'une fausse manœuvre éventuelle qui aurait pu déclencher leur départ intempestif. Nous revînmes donc dans la nuit, quelques heures avant l'"heure H" à laquelle devait être commandée l'explosion. Tout était silencieux et parfaitement calme. Mais en haut de la tour, tout près de nous, on voyait des lumières qui allaient et venaient. Là haut aussi, on s'activait aux derniers préparatifs, Puydebois, regardant dans cette direction, nous dit d'un air malicieux et pas trop inquiet : "Imaginez qu'ils fassent une fausse manœuvre et que ça explose maintenant !". Après avoir fini de débrancher le système de sécurité, nous repartîmes sur la piste obscure en direction de Reggane. Ce n'était certes pas le moment de s'attarder ici !
Mais mon rôle n'était pas terminé. L'équipe du Laboratoire Central de l'Armement, à laquelle nous étions rattachés et qui était chargée de la photographie, cinématographie et de toutes les mesures optiques concernant l'explosion, devait aller récupérer des films et enregistrements à quelques kilomètres du point zéro peu de temps après l'explosion. Loustalot et Devienne nous avaient proposé, à Hervé et à moi, de faire partie d'une des équipes qui seraient chargées d'aller récupérer ces enregistrements et, sans hésiter la moindre seconde, nous avions accepté leur proposition. Tandis que Puydebois et nos deux techniciens continuaient vers Reggane, Hervé et moi restâmes à la base avancée de Hammoudia à douze kilomètre du point zéro. C'est de là que nous aurions le privilège d'assister aux premières loges, à l'explosion.
Il ne resta guère qu'une cinquantaine de personnes environ à la base avancée de Hammoudia : les plus hauts chefs qui étaient sans doute fort occupés dans la casemate bétonnée du poste de commandement et les équipes qui devaient aller récupérer les enregistrements après l'explosion. Dans une salle souterraine, nous revêtîmes l'équipement qui nous avait été fourni et qui se composait d'une combinaison étanche toute blanche nous couvrant tout le corps de la tête aux pieds, d'une large lunette noire extrêmement sombre qui s'appliquait contre la figure de façon étanche et qui recouvrait les deux yeux * et je crois aussi d'un masque à gaz, mais ça je n'en suis pas bien sûr car de toute façon nous ne l'avons pas utilisé (Note* : J'ai conservé ces lunettes et c'est avec elles que j'ai observé, du sommet du Mauna Loa (4 169 mètres) aux Iles Hawaü, l'éclipse totale de soleil du 11 juillet 1991 en me gardant bien de dire à aucune des quelques personnes qui se trouvaient avec moi et qui provenaient de différents pays, dont l'Australie, quelle était leur origine, malgré les questions qui m'étaient posées à propos de ces lunettes très insolites).. On nous fit asseoir dehors, sur le sol sableux, le corps replié sur lui-même, le dos tourné au "point zéro", avec la recommandation absolue de bien fermer les yeux avant l'instant de l'explosion malgré les grosses lunettes noires et le fait que nos yeux regardaient de l'autre côté. L'attente était de plus en plus nerveuse. L'aube approchait, il ne faisait plus tout à fait nuit. Le compte à rebours commença, annoncé par une voix dans un haut parleur : cinq minutes, quatre minutes,..., une minute, puis vint le tour des secondes. On en arriva à cinq, quatre, trois, deux, un. La tension était à son comble.
Soudain à l'instant précis du zéro, qui ne fut sans doute pas prononcé, une vive lueur apparut dans mes yeux fermés et bien protégés par mes lunettes et je sentis tout mon corps traversé par une intense bouffée de chaleur. C'est sûr, l'explosion avait réussi ! Il n'y avait eu aucun bruit. Nous nous mîmes debout et nous nous retournâmes vers le "point zéro" en prenant grand soin de ne pas enlever nos lunettes. Un spectacle fantastique s'offrait à nous : une boule lumineuse de toutes les couleurs et aux contours bourgeonnants grossissait et montait dans le ciel. Les couleurs tourbillonnaient violemment à l'intérieur et changeaient sans cesse. Sa clarté diminuant nous pûmes bientôt retirer nos lunettes noires pour mieux l'observer, Elle commença à prendre la forme d'un gros champignon enflammé. Hervé, qui était à côté de moi, me poussa du coude et me dit : "tu as vu tes fumigènes ?" Que j'étais bête ! Tellement fasciné par le spectacle de l'explosion, je les avais complètement oubliés . Et pourtant ils étaient bien là. Juste à droite du champignon, les traînées de fumée montaient vers le ciel. L'onde de choc les avait tordues et elles avaient toutes un coude caractéristique à peu près à la même hauteur.
Alors que tout avait été parfaitement silencieux, nous fûmes tout à coup violemment secoués par une terrible détonation suivie par un vacarme infernal qui roulait et grondait de façon terrifiante. L'onde de choc était arrivée. Nous l'avions complètement oubliée. Je me sentis bondir en l'air à un bon mètre de hauteur, d'autres se retrouvèrent projetés sur le sol. Le vacarme passa et le silence revint.
Au-dessus du champignon enflammé, se forma un grand dôme blanchâtre au contour très net et tout irisé de lumière. Il monta très haut dans le ciel en prenant une forme de moins en moins nette et sa base absorba progressivement le champignon de lumière qui perdait peu à peu de son éclat, Les traînées de mes fusées furent elles aussi absorbées et il ne resta plus qu'un immense nuage blanc qui continuait à monter et à grossir démesurément au-dessus de nos têtes, un énorme champignon de fumée qui commençait à déborder au-dessus de nous. Deffrenne, très inquiet, dit : "Ils se sont trompés ! Le vent ne souffle pas dans la bonne direction. Le nuage vient vers nous !" Mais ce n'était sans doute qu'une impression et personne d'autre ne s'inquiéta.
Tel fut le spectacle inoubliable de cette explosion. Je l'ai décrit aussi précisément que possible, tel que ma mémoire me l'a restitué. Il se peut qu'il y ait des inexactitudes que l'examen des films certainement conservés quelque part dans des archives ne manquerait pas de révéler. Que le lecteur veuille bien m'en excuser !
Le temps était venu d'aller récupérer les films et tous les enregistrements qui avaient été faits. Ils étaient répartis en plusieurs endroits. Celui qui nous fut assigné à Hervé et à moi était une tour métallique d'une vingtaine de mètres de hauteur située vers la droite, à six kilomètres du "point zéro". Nous partîmes dans un véhicule conduit par un chauffeur, Hervé était le chef de mission et moi j'étais l'opérateur radio chargé de communiquer avec le poste de commandement. Nous emmenions avec nous deux spécialistes qui étaient chargés de monter en haut de la tour par l'échelle qui était fixée à la structure métallique afin d'y récupérer les précieux enregistrements. Hervé avait un compteur de Geiger qui lui permettait de mesurer la radioactivité à laquelle nous étions exposés et je communiquais régulièrement le résultat de ces mesures au poste de commandement avec un sigle spécial qui permettait d'identifier notre véhicule. La radioactivité des zones traversées restant très inférieure aux normes de sécurité, on nous donnait l'ordre de continuer. Nous regardions avec curiosité en direction du "point zéro". La haute tour où était installée la "bombe" avait complètement disparu et l'on apercevait au sol, trop loin et trop oblique pour qu'on puisse la voir correctement, une grande étendue noire qui pouvait bien avoir un kilomètre de diamètre. Nous arrivâmes à notre tour. Hervé et moi restâmes au pied, dans notre véhicule avec le chauffeur, et les deux spécialistes montèrent récupérer les films. Puis nous retournâmes à Hammoudia ayant accompli notre mission.
On nous fit descendre dans la salle souterraine où nous avions revêtu nos combinaisons étanches. Nous nous mîmes tout nus et on nous doucha les uns après les autres avec un jet énergique qui nous fouettait tout le corps. Puis nous remîmes nos habits personnels qui avaient été soigneusement rangés à des endroits appropriés.
Nous retournâmes à Reggane. Tout le matériel militaire qui avait été disposé à proximité de la piste dans un ordre impeccable offrait un spectacle chaotique, retourné dans tous les sens. A Reggane, nous retrouvâmes la foule de gens qui avaient assisté de loin à l'explosion. Il y avait une atmosphère de liesse. Après les fatigues de la nuit et toutes ces émotions, nous allâmes manger de très bon appétit à la cantine, puis nous reposer dans nos chambres.
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